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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 12:59

Elle a inventé le pimpant grinçant, gloire à elle !

Les bandes dessinées d'Anouk Ricard sont comme des mille feuilles acidulés, comme les gâteaux aux couleurs inmangeables dans une vidéo de Pierre Huyghe, comme les sous-pulls dans les films d'Eric Rohmer.

A première vue : couleurs franches et vives, trait malhabile, personnages sommaires, clinquant enfantin. Ensuite, à lire, dès qu'on s'y plonge : cruauté sans bornes, humour faussement basique, critique sociale féroce, perversion ...

Mary Frances Kennedy Fisher disait qu'il ne faut pas confondre innocence et naïveté. La brutale innocence d'Anouk Ricard - tiens, on a les mêmes initiales - l'aurait comblée.

C'est devenu un cliché de dire que l'enfance n'est pas douce et neuneu. Ça reste toujours compliqué de le traduire, une fois qu'on a passé l'âge.

Dans l'art, retrouver le fraîcheur du trait d'enfance, est une sorte de quête du Graal.

Anouk Ricard réussit à nous faire croire que contrairement à la plupart des autres petits d'homme elle n'a pas arrêté de dessiner à 7 ans, âge de raison et d'école uniformisante, que son dessin s'est simplement nourri d'une expérience d'adulte sans jamais perdre ni l'élan furieux - celui qui fait qu'au bout d'une heure de gouache, tout devient marron caca - ni le regard impitoyable - celui qui fait pointer l'haleine fétide du monsieur invité -

A la lire, je retrouve des sensations imbriquées anciennes : la fierté de porter le shetland à la mode, jaune, avec un pantalon à carreaux camaïeu feuilles mortes, et la honte absolue de la mauvaise largeur de patte d'eph associée au malaise du col roulé qui gratte,alors que les copines arborent les bons modèles avec une désinvolture totale.

M'ennuyer ferme devant les dessins animés tchèques, en feutrine et carton bouilli, ou regarder le Manège Enchanté, habitée de pulsions sexuelles pour mon voisin, le frère de ma meilleure amie.

Les mal coiffés, les mal fagotés, les vilains petits canards de la petite école, dont j'avais parfois l'impression de faire partie, reviennent entre les cases d'Anouk Ricard, mais plus encore, cette sensation que personne ne se rend compte que, même sabotés pas nos parents ineptes, nous comprenons tout, surtout ce qu'ils essaient de nous cacher.

Dans Coucous Bouzon, le monde de l'entreprise avec son jargon, ses rituels pseudo professionnels, ses petits chefs abrutis, ses relations factices et obligatoires, en prend pour son grade. Et les adultes sont remis à leur place : tout aussi pathétiques que sur la photo de classe, et dans le même ordre souvent, les petits devant, les grands derrière.

Je suppose quand même que son dessin la dessert : ceux qui n'ont pas mis leur nez dedans sont persuadés que ses livres s'adressent aux petits. Ou qu'ils sont primaires comme les couleurs. (Je connais le coup avec mes couvertures Dilettante claquantes de couleurs, de poupées et de fruits : les petites filles se jettent dessus et leurs mères ne réagissent pas tout de suite ...)

Mais son dessin c'est sa voix. Chatoyant tutoyant.

Son dessin c'est aussi son armure et son cheval de Troie. Sous les couleurs vives et allures naïves, elle peut être méchante, cruelle, violente, injuste, impunément.

Peut-être que sont style lui sert de filtre ? Qu'il lui évite les malentendus. D'être aimée pour les mauvaises raisons par exemple.

Ce qu'elle réussit très bien aussi c'est la gêne, l'embarras, un truc imparable - comme Larry David avec son Curb Your Enthusiasm mais dans un style radicalement opposé - pas seulement dans le scénario mais aussi dans ce décalage outrageux entre le dessin et l'histoire, le malaise que crée le trait est des plus délicieux ... comme la raideur du pantalon de Larry David au niveau du boutonnage de la braguette, une espèce d'effet d'indécence. Anouk Ricard marie la gêne et le plaisir.

Et puisque nous y sommes, son PlanPlan Cucul est une petite merveille. Elle y pousse au maximum sa manière de ne pas y toucher avec la main dans la culotte.

Je l'ai croisée une ou deux fois en personne, tout ce que j'ai trouvé à dire c'est "je suis fan" avec une petite révérence involontaire, venue de mes lointains cours de danse classique.

Comme ça, la prochaine fois qu'on se voit, elle pourra répondre "je sais" en me tirant la langue.

AR
une page de Coucous Bouzon

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