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15 mars 2014 6 15 /03 /mars /2014 12:18

Grâce à cet ingénieux système qu'est photojojo, je reçois tous les quinze jours un message que j'ai écrit l'année précédente à la même époque. La lettre à soi-même, à sa personne future, c'est un rêve classique devenu facile à réaliser.

Comme je suis assez contente de mon message de mars 2013, je le copie ici, de manière à opérer une torsade supplémentaire dans la guimauve du temps ...

"en reflet par rapport au message de l'année dernière : deuxième anniversaire de Fukushima et tout le monde s'en fout grave, l'actu ne s'intéresse qu'au nouveau pape appelé non pas araignée mais françois premier. Mon père qui rentrait à Pasteur n'en est donc plus ressorti que pour aller rejoindre le cimétière juif de Portet voilà bientôt 8 mois. Je n'y pense pas tout le temps, maintenant j'en suis à penser que je n'y pense pas tout le temps. Hier j'ai rêvé qu'il mourait calmement face contre terre. Nina est grande et douce et formidable. Charles est grand, doux, tendre, musical et drôle. Sardine est petit doux et précieux. Ma vie est bonne je nous embrasse."

Donc nous en sommes au troisième anniversaire de Fukushima, dans la même indifférence, je pense toujours que je ne pense pas tout le temps à mon père. Il m'arrive même de penser aux pères des autres qui les ont perdus aussi ... Hier je moulinais dans ma tête un petit écho à Lacan : "la mordue perd" ... Je précise que pour le pape, j'ai corrigé aujourd'hui le lapsus de 2013 : j'avais bien sûr écrit "le nouveau papa". Quant aux douceurs, elles sont avec moi. Et avec vous qui me lisez aussi, ainsi que je vous le souhaite.

d'une année l'autre
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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 18:18

Et si de temps en temps j'utilisais ce blog comme un journal ? J'ai bien le droit, c'est à moi. Et aujourd'hui, j'ai deux trois choses à dire qui vont m'empêcher de continuer à lire si je ne les écris pas.

Deux remarques sur le film d'hier soir : d'abord, à voir ce type qui écrit des lettres manuscrites pour des gens qu'il ne connaît pas, je me suis dit sans réfléchir "ah bon, même dans le futur, il y aura toujours du boulot pour moi"

Ensuite, j'ai admiré le talent de la costumière (une, vérifié au générique) qui arrive à suggérer le futur, justement, simplement avec une gamme de couleurs et des pantalons TAILLE HAUTE !

Le film c'est HER de Spike Jonze. Que je recommande, mais je n'en dirai pas plus aujourd'hui pour ne pas gâcher vos plaisirs.

Et puis ce matin je suis allée passer une radio des cervicales, c'est une vieille affaire, un problème de courbe inversée et de trou de conjugaison rétréci (quel beau vocabulaire) qui provoquent parfois des douleurs dans ma nuque, mes épaules, mes bras, ainsi que de vilains fourmillements dans mes doigts. Mais bon je vous rassure, ça n'a pas empiré depuis la dernière il y a quatre ans. C'est ce qu'on pouvait attendre de mieux. Je n'ai qu'à me tenir droite et continuer le yoga.

Et donc, au centre de radiologie, comme je suis prévoyante, j'avais pris un bon livre pour la salle d'attente, encore un iris Murdoch, The Flight From The Enchanter, 1956. Je lisais ça avec gourmandise entre les appels des noms inconnus de mes voisins et les multiples du mien, sur fond de radio smooth jazz un peu écœurant mais pas nullissime ... Et je m'émerveillais d'Iris. Voilà très peu de temps que je l'ai découverte, je me suis demandé comment ... une couverture qui flashe chez Oxfam, quelques mentions chez Martin Amis et puis les photos sur le Net et puis les textes que lui a consacrés son John Bailey ...

Maintenant il n'est plus imaginable que je l'aie jamais ignorée.

Y avait une autre bricole ... Ah oui, le coup de l'escalator arrêté. Beaubourg, soir, la sortie passe par des marches endormies et au moment de poser le pied sur la deuxième, me revient ma chute dans ceux du métro le matin, une toute petite chute, un trébuchement, en montant cette fois. Et le fait qu'une marche m'en rappelle une autre m'a fait penser à la dalle dansante de Venise sous le pied de Proust, à la manche du pull de John Bailey qui s'accroche à un bras de fauteuil ... Dans les deux cas, ces trébuchements d'écrivains les ramènent par la sensation à des souvenirs anciens. Moi seulement du soir au matin même, et à eux deux tout de même.

Et j'arrête là parce qu'écrire avec une tête de chat sur la main, c'est pas facile !

quatre mars deux mille quatorze
quatre mars deux mille quatorze
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25 février 2014 2 25 /02 /février /2014 10:13

La forêt tout autour, c'est le monde qui ne va pas fort, les combats dans lesquels il faudrait s’engager, les causes qu’on pourrait rejoindre.

Entre deux attitudes j’hésite.

Il y a Pierre Rabhi et son colibri. Quand la forêt brûle, il vole chercher de l’eau à la rivière dans son bec minuscule pour arroser l’incendie goutte à goutte. Les autres sont incrédules, mais lui "fait sa part". Il a sa conscience pour lui.

Et puis il y a Joseph Delteil et sa forêt paléolithique, théâtre de la somptueuse recette du lièvre rôti : vous mettez le feu à la forêt et quand c’est fini vous récupérez votre dîner bien cuit.

Il avait aussi la conscience, Delteil - dès 1972 il maudissait l’énergie nucléaire - mais il avait surtout pour lui la poésie. Une certaine élégance sauvage. Entre les deux mon cœur balance.

Willy était très Rabhi. Il me semble d’ailleurs qu’il a dû aller visiter La Blaquière, où le Pierre a mis en pratique sa vision de l’agro-écologie.

Faire sa part, faire de son mieux, faire un effort, c’était la ligne de mon père. Et que qui veut le suive (pour que le feu de forêt s’éteigne il faut que nous soyons TRES nombreux). Il partait du principe que l’homme est bon. Il était prof, par force donneur de leçons, montreur d’exemple et un peu tribun aussi. On n’est pas colibri sans un peu de tchatche.

Le panache désabusé glorieux de Delteil n’était pas du tout son truc. Je ne suis pas certaine que la poésie soit tout à fait le mien.

Quand je m'inquiète du fait que ma part est décidément très petite (un peu d'argent là, un peu de bénévolat ici) je repense à la fameuse phrase : l'homme est sur terre pour la détruire, c'est sa mission c'est son destin. Qui me repose un peu.

Je pense aussi à Donald Fagen, qui remarque "I was never much of a joiner" où je me reconnais bien : le collectif c'est pas mon truc.

Et la destruction non plus. Mes parents m'ont trop bien élevée. On n'est pas du genre à gaspiller, alors le beau geste de tout brûler pour le plaisir du feu, je me l'interdirai.

Je repensais ce matin à "j'ai pas fait exprès" à quoi on me répondait invariablement "ça ne suffit pas, il faut faire attention".

De même que la folle élégance du crime gratuit ne m'est pas permise, la grande humilité du geste minuscule qu'on espère démultiplié m'échappe.

La forêt brûle, les lièvres s'enfuient, les colibris jouent les camions citernes, et moi, je pense à Willy.

 La forêt brûle et moi je suis tiraillée La forêt brûle et moi je suis tiraillée
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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 11:20

j'adore la New York Review of Books, j'aime leur esprit, leur ligne, leur morale leur politique. Tous ses contributeurs sont intelligents, compétents, intéressants.

Mais là, quand même, je me suis un peu moquée.

C'est à propos de l'Impératrice douairière de Chine décédée en 1908.

Jonathan Mirsky dit , se référant à l'auteur du livre[1] : "she relates a curious love affair - unlikely to have been consummated - between Cixi and her favourite eunuch ..."

(elle raconte une étrange histoire d'amour - qui n'a vraisemblablement pas été consommée - entre Cixi et son eunuque favori)

Donc oui, j'ai ri, sur cette espèce de blague entre tirets. Je pourrais blaguer aussi et dire que j'y ai vu un aveu d'impuissance, mais faut pas pousser.

Le type - qui ne doit pas être tout jeune - n'imagine pas une seconde qu'on puisse, même en étant impératrice de Chine, "consommer son eunuque favori".

Alors que bon, cet eunuque favori, il avait un cerveau, un visage, une bouche une langue, des bras, des pieds, des doigts, largement de quoi, il me semble, satisfaire les exigences de quelqu'un qui lui voulait du bien.

C'est d'autant plus amusant, cette vision d'histoire d'amour non consommée faute de, faute de quoi d'ailleurs ? Je ne sais même pas comment c'était fait un eunuque. Mais peu importe la mutilation subie. Pour 'consommer une histoire d'amour', si on en a envie on se débrouille toujours.

D'autant plus amusant que ? Que moi-même dans Plaisir d'Offrir, je signale que je ne considère la baise accomplie que s'il y a eu pénétration par le sexe en face.

Mais depuis, je me suis assouplie, j'ai dû tomber sur des personnes un peu plus complexes, plus douées, ou plus inventives. J'ai dû mûrir un peu moi-même.

Et j'ai vu les contours de ma définition devenir flous.

Le plaisir est comme l'eau, il passe où on lui laisse la place.

J'imagine très bien, Cixi dite aussi Tseu-Hi - le chinois nous semblant parfois aussi obscur que le plaisir - passant des nuits entières avec son eunuque d'amour, se donnant de la joie, lui en donnant également et vice versa, en tous sens et jusqu'à satiété.

Sans compter que sa table de nuit de laque précieuse contenait peut-être aussi quelques accessoires d'ivoire.

Et je ris de penser que Mister Mirsky a glissé entre tirets dans son excellent papier qui court sur trois des grandes pages de la NYRB, et sans même s'en rendre compte, une petite bombe réactionnaire.

[1] Empress Dowager Cixi : the Concubine who launched Modern China, de Jung Chang chez Knopf

Cixi impératrice
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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 13:33

Je ne suis pas toute seule aux rendez-vous du 26. Je sais maintenant que certains membres de la famille viennent me lire ces jours là.

Je n'écris donc plus tout à fait que pour moi mais pour eux aussi. C'est une responsabilité. Je les en remercie.

Nous voici donc un an et demi après ... et je vais encore avoir du mal à choisir le mot : sa fin ? sa disparition ? sa mort ?

Il n'a pas fini de nous faire penser, sentir et réfléchir.

Il n'a pas disparu tant qu'il est dans nos pensées.

Mort, c'est plus indéniable. Pas satisfaisant du tout, mais irréfutable.

Donc au bout d'un an et demi, l'envie de le raconter dans la cuisine.

Quand je venais passer quelques jours, ou juste déjeuner. Je lui demandais si je pouvais donner un coup de main.

Il manipulait méticuleusement ses préparations, un assortiment de ses spécialités , celles héritées de sa mère : cuisine juive polonaise et juive algérienne et celles rapportées de voyages en Amérique latine.

Tu peux laver la salade si tu veux.

J'arrivais souvent trop tard pour couper les carottes en petits morceaux de toute façon, hacher les oignons ou épépiner les tomates.

Va pour la salade. Une pauvre chose flapie emballée dans un sac en plastique dans le bac à légumes. Que je me mets en devoir de laver, trier, placer dans un saladier. J'écarte les bords de feuilles tachés et les parties tellement ramollies qu'elles deviennent transparentes dans l'eau froide.

Moi nettoyant , lui mijotant, nous papotons, ou plutôt je l'écoute.

Et je regarde sur le bord de la fenêtre devant l'évier les petites plantations dans des théières individuelles et diverses poteries éclopées.

Mon travail terminé, je lui demande si j'assaisonne. Il jette un œil à mon saladier puis vérifie dans la poubelle.

Tu en as beaucoup jeté !

Ben oui, elle était toute fanée ta salade.

Ah bon, moi j'en aurais gardé davantage.

Je ne sais pas, ça m'émeut.

Comme le jet lisse bien cylindrique de la petite théière qu'il aimait bien.

Je m'en suis offert une qui verse de même. Et me suis empressée dès les premiers jours, au cours de la manipulation hasardeuse d'un bocal à jeter, d'en ébrécher le couvercle.

26 janvier
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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 17:48

J’ai trouvé un plaisir plus avouable que celui de détester ce que tout le monde adore : aimer ce qui ne plaît à personne.

Bien sûr, ce serait trop facile, mes ‘tout le monde’ et ‘personne’ sont absolument caricaturaux et grossiers.

Donc j’aime, là, cette série de real-TV anglaise qui s’appelle Gogglebox, où le téléspectateur regarde des téléspectateurs en train de regarder la télé. La production a choisi des familles typiques et typées, a installé des caméras autour de leurs postes de télévision, leur impose de regarder certaines émissions chaque semaine et recueille donc leurs réactions à chaud.

Ils sont finauds, incrédules, captivés, blasés, cruels, marrants, endormis, émus … et toute cette sorte de chose. Je les trouve absolument drôles et je ne me moque pas. J’aime d’autant plus l’idée qu’il s’agit d’une que nous avions eue au boulot, le défunt regretté Christophe Nury, moi-même et quelques autres, à nous entendre nous-mêmes commenter, en professionnels avertis mais néanmoins piégés, des merveilles du genre ‘Ile de la Tentation’ ou ‘Qui veut Epouser Mon Fils ?’. Nous nous proposions d’installer des caméras pour filmer nos grimaces, gondolages et remarques acerbes ou stupides et d’en faire un programme intitulé LDP pour Langues de Putes.

Je partage donc mon enthousiasme avec un extrait choisi sur Face Book et aucun de mes amis ne réagit. J’insiste mais tout le monde s’en fiche. Et je m’aperçois que cette impression d’être « la seule » à aimer ça (à part quelques millions de sujets de sa Majesté la Reine) me réjouit absolument.

C’est un peu comme quand Dominique Gaultier, mon bien aimé éditeur et âme du Dilettante, me fait remarquer que mes bouquins préférés de sa collection sont ceux qu’il ne vend guère. Je ne les citerai pas, pour éviter de froisser les uns ou les autres.

Meilleur donc, que de détester’ Les Choristes’ ou ‘les Ch’tis’ sans les avoir vus, de ne pas supporter d’entendre Vanessa Paradis ou Jean Dujardin (la vision de leurs personnes me fait le même effet repoussoir) ou de refuser catégoriquement d’acheter un Smartphone tant que mon fidèle Nokia refusera de rendre l’âme, et même à ce moment-là.

Ça n’est pas que j’aie l’esprit de contradiction, mais bien, me semble-t-il le goût contraire. Et voilà que je savoure ce que j’imagine être une particularité. Avec la satisfaction disais-je du versant positif de ce penchant. Comme si je m’améliorais doucement.

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26 décembre 2013 4 26 /12 /décembre /2013 11:36

Albert Camus donc. C’est son anniversaire, y a des commémorations partout.

Albert Camus l’Algérie, l’engagement, la République Française et sa mère.

20 ans de plus que mon père qui l’admirait beaucoup.

Ça n’est pas que je cherche des points communs, c’est que Camus me saute à la figure.

Je lis un article dans lequel une américaine fille d’Algérie cite Noces à Tipasa. A propos de l’amour de Camus pour la terre, la mer, la lumière du pays.

J’ai un exemplaire de NOCES, très vieux, très abîmé, la couverture s’en est détachée, je l’ai enveloppé dans un sachet en plastique transparent et rangé sur une étagère près de mon lit.

C’est  ma mère qui me l’a donné, après leur divorce, quelques années plus tard je crois. Parce qu’elle ne voulait ni le garder ni le perdre.

Son exemplaire à elle, offert par mon père juste avant, ou juste après leur mariage (je n’ai pas le courage de l’ouvrir pour vérifier la date).

Avec une dédicace bien sûr, que j’ai relue, la dernière fois que je l’ai ouvert.

L’amour, la jeunesse, la promesse … je me suis dépêchée d’oublier les mots et de de me laisser envahir par les larmes. Parce que c’était trop.

L’amour, l’Algérie, les livres.

L’écriture de mon père, fine et trop légère, qui tient à peine sur les lignes, très difficile à déchiffrer, lettres à peine formées, elle court, elle vole.

J’ai beaucoup de lettres de mon père, pas du tout le courage de les relire, même pas une.

J’ai le temps.

Mais pour en revenir à Camus, ses attachements : l’Algérie et la France et sa mère.

Comme Willy. L’Algérie de son enfance et sa jeunesse, de ses études. La nationalité française du décret Crémieux. Le professorat, au service de la France quoi, quand même.

Quant à sa mère, « c’est tout un poème ! » aurait-il dit - ou n’aurait-il pas osé dire ? Il était le fils ainé, d’un père mort trop vite, il a toujours été très proche d’elle. Gratitude absolue et amour obstiné, envers et contre toutes.

Ses mutations conditionnées par les adresses de sa mère.

Ses dimanches (et les nôtres) tous à elle consacrés.

Et jusqu’au bout bien sûr, jusqu’à la maison de retraite où elle a dû terminer sa vie, jusqu’à ses 100 ans, jusqu’à ses 104 ans même, jusqu’à la fin.

Et sa mission vaillamment accomplie, le temps de se reposer un peu d’elle et d’écrire ses mémoires, parti lui aussi sur le sillage d’elle.

Mais je n’en sais rien. Je dis ça d’ici, à cause d’Albert et de sa fameuse phrase … Je crois qu’il ne me reste plus, en attendant de pouvoir ouvrir la boîte où sont les lettres de Willy, qu’à relire Camus.

 

rendez-vous du 26
rendez-vous du 26
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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 12:59

Elle a inventé le pimpant grinçant, gloire à elle !

Les bandes dessinées d'Anouk Ricard sont comme des mille feuilles acidulés, comme les gâteaux aux couleurs inmangeables dans une vidéo de Pierre Huyghe, comme les sous-pulls dans les films d'Eric Rohmer.

A première vue : couleurs franches et vives, trait malhabile, personnages sommaires, clinquant enfantin. Ensuite, à lire, dès qu'on s'y plonge : cruauté sans bornes, humour faussement basique, critique sociale féroce, perversion ...

Mary Frances Kennedy Fisher disait qu'il ne faut pas confondre innocence et naïveté. La brutale innocence d'Anouk Ricard - tiens, on a les mêmes initiales - l'aurait comblée.

C'est devenu un cliché de dire que l'enfance n'est pas douce et neuneu. Ça reste toujours compliqué de le traduire, une fois qu'on a passé l'âge.

Dans l'art, retrouver le fraîcheur du trait d'enfance, est une sorte de quête du Graal.

Anouk Ricard réussit à nous faire croire que contrairement à la plupart des autres petits d'homme elle n'a pas arrêté de dessiner à 7 ans, âge de raison et d'école uniformisante, que son dessin s'est simplement nourri d'une expérience d'adulte sans jamais perdre ni l'élan furieux - celui qui fait qu'au bout d'une heure de gouache, tout devient marron caca - ni le regard impitoyable - celui qui fait pointer l'haleine fétide du monsieur invité -

A la lire, je retrouve des sensations imbriquées anciennes : la fierté de porter le shetland à la mode, jaune, avec un pantalon à carreaux camaïeu feuilles mortes, et la honte absolue de la mauvaise largeur de patte d'eph associée au malaise du col roulé qui gratte,alors que les copines arborent les bons modèles avec une désinvolture totale.

M'ennuyer ferme devant les dessins animés tchèques, en feutrine et carton bouilli, ou regarder le Manège Enchanté, habitée de pulsions sexuelles pour mon voisin, le frère de ma meilleure amie.

Les mal coiffés, les mal fagotés, les vilains petits canards de la petite école, dont j'avais parfois l'impression de faire partie, reviennent entre les cases d'Anouk Ricard, mais plus encore, cette sensation que personne ne se rend compte que, même sabotés pas nos parents ineptes, nous comprenons tout, surtout ce qu'ils essaient de nous cacher.

Dans Coucous Bouzon, le monde de l'entreprise avec son jargon, ses rituels pseudo professionnels, ses petits chefs abrutis, ses relations factices et obligatoires, en prend pour son grade. Et les adultes sont remis à leur place : tout aussi pathétiques que sur la photo de classe, et dans le même ordre souvent, les petits devant, les grands derrière.

Je suppose quand même que son dessin la dessert : ceux qui n'ont pas mis leur nez dedans sont persuadés que ses livres s'adressent aux petits. Ou qu'ils sont primaires comme les couleurs. (Je connais le coup avec mes couvertures Dilettante claquantes de couleurs, de poupées et de fruits : les petites filles se jettent dessus et leurs mères ne réagissent pas tout de suite ...)

Mais son dessin c'est sa voix. Chatoyant tutoyant.

Son dessin c'est aussi son armure et son cheval de Troie. Sous les couleurs vives et allures naïves, elle peut être méchante, cruelle, violente, injuste, impunément.

Peut-être que sont style lui sert de filtre ? Qu'il lui évite les malentendus. D'être aimée pour les mauvaises raisons par exemple.

Ce qu'elle réussit très bien aussi c'est la gêne, l'embarras, un truc imparable - comme Larry David avec son Curb Your Enthusiasm mais dans un style radicalement opposé - pas seulement dans le scénario mais aussi dans ce décalage outrageux entre le dessin et l'histoire, le malaise que crée le trait est des plus délicieux ... comme la raideur du pantalon de Larry David au niveau du boutonnage de la braguette, une espèce d'effet d'indécence. Anouk Ricard marie la gêne et le plaisir.

Et puisque nous y sommes, son PlanPlan Cucul est une petite merveille. Elle y pousse au maximum sa manière de ne pas y toucher avec la main dans la culotte.

Je l'ai croisée une ou deux fois en personne, tout ce que j'ai trouvé à dire c'est "je suis fan" avec une petite révérence involontaire, venue de mes lointains cours de danse classique.

Comme ça, la prochaine fois qu'on se voit, elle pourra répondre "je sais" en me tirant la langue.

AR
une page de Coucous Bouzon

une page de Coucous Bouzon

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27 novembre 2013 3 27 /11 /novembre /2013 11:45

C'est au jardin du Luxembourg désert, un mardi à trois de l'après midi et pas davantage de degrés Celsius ...

Toutes les chaises vertes sont vides, arrangées par groupes comme si les estivants venaient de les quitter.

Autour du bassin des mouettes crient, pas contentes. Un type en fauteuil roulant avec un bizarre bonnet blanc qui fait penser qu'il vient de s'évader de l'hôpital donne des miettes aux pigeons.

Il les leur tend à bout de bras et les plus intrépides viennent picorer, l'un après l'autre à la pointe de ses doigts.

Les mouettes restent à distance et rouspètent, genre : c'est toujours tout pour les autres et rien pour nous.

L'une d'elle finit par se décider, bougonne quand même. Elle se concentre en boule et avance à petits pas rapides nerveux en criaillant, un peu "j'y vais mais j'ai peur".

Elle attend son tour derrière le pigeon à la becquée. Mais dès que la main s'approche un peu, elle recule en râlant.

Et puis un pigeon prend le relais et elle reste à côté, boudant. Au bout de quelques minutes de ce manège, elle tourne ses talons orange avec une petite série de cris rouspéteurs et va rejoindre ses copines blanches qui se baladent autour du bassin en se houspillant.

C'est la différence entre les pigeons et les mouettes : eux sont vraiment des gars des villes, intégrés, dessalés, prêts à tout pour un petit casse-croûte, mais les mouettes, non, même les plus urbanisées gardent un reste de sauvagerie : faire les poubelles, d'accord, manger dans la main des humains, pas question.

Il leur reste encore un peu de dignité.

... photo signée Monique & Dany trouvée sur la toile, impec, merci ...

... photo signée Monique & Dany trouvée sur la toile, impec, merci ...

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26 novembre 2013 2 26 /11 /novembre /2013 14:01

Voilà c'est le rendez-vous du 26.

J'ai ouvert Word, avec le W bleu majuscule.

Tous les jours je découvre de nouveaux points d'attache, de nouveaux clins d'œil à/de Willy.

Et donc, où en sommes nous ?

Je ne compte plus les mois, mon père n'est plus un bébé depuis longtemps.

Pour les années on verra.

C'est l'hiver, les doigts sont froids mais le cœur pas, comme on disait quand on était petites et que la moindre formule un peu bien tournée nous séduisait.

Je n'ai pas de nouvelles d'outre-tombe, mais mon père est toujours bien là.

Dernière occurrence ? J'ai repris à mon compte une de ses habitudes : pour les anniversaires des enfants, assortir le chèque (dont le montant si possible colle au, ou évoque le, chiffre des années célébrées) d'un livre.

D'abord ça donne un peu de réalité au cadeau immatériel et puis, en tant que pédagogue, il se devait de contribuer en permanence à la nourriture de nos jeunes cerveaux.

Il choisissait des textes qu'il aimait, en tachant qu'ils nous plaisent un peu aussi.

Le résultat ne comblait pas toujours toutes ses espérances.

Pour ma part, passé le premier moment de "qu'est ce que c'est encore que cette idée de prof ?" je tâchais toujours d'au moins commencer à lire le livre offert.

On n'avait pas tout à fait les mêmes goûts.

Et de fait, je ne sais pas ce que mon neveu et ma nièce - nés à un jour d'écart en plus de leurs trois ans de différence - penseront de mes choix.

(Que je ne dirai pas ici, des fois qu'ils me lisent, pour préserver la surprise.)

Mais donc je perpétue la tradition, je reprends le flambeau.

Je ne serais pas fâchée finalement d'agacer un peu mes neveux tout en les mettant face à une possibilité pas forcément ennuyeuse ...

Il était comme ça, papa, il fallait que les activités soient éducatives, les cadeaux édifiants, les vacances constructives, les sorties culturelles et que sais-je encore.

Ça m'agaçait souvent, mais je ne le contestais pas, reconnaissant qu'il était bien dans son rôle.

Et maintenant, je trouve que c'était bien et je le remercie et je continue.

... c'est un bout de page de Lions & Shadows de Christopher Isherwood ...

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  • : Les rendez-vous du 26 / voir aussi http://rozenblog2.blogspot.fr/
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